Amañi, comme j'aime à l'appeler, est une grande femme aux yeux verts perçants. Je lui dis souvent qu'elle a les yeux d'un aigle : des taches marron et jaunes se perdent dans l'émeraude de son iris. Elle parle un mélange de français, d'occitan et de je ne sais quoi encore. Le caractère bien trempé d'une matrone : elle ordonne et régit la famille comme une matriarche se doit de le faire. C'est une fine cuisinière ; et c'est à ses côtés que j'ai acquis le respect des produits, des fruits et des légumes. A force de patience, plantant haricots, piquant salades, récoltant les tomates, les prunes et le maïs. Amañi n'est pas allé longtemps à l'école mais c'est quelqu'un de redoutablement rusé et malicieux. Elle voit tout, entend tout, raisonne et gronde. Les gestes de tendresse sont rares. Il faut dire que ses parents ne l'y ont pas habituée. Elle a du mal à se faire à mon côté tactile. J'ai besoin de baiser ses joues ridées, de la serrer dans mes bras. Et quand elle étouffe sous mes étreintes, elle gueule comme un putois. Un bon juron lancé en occitan. Elle aime mais discrètement. Se vexe, se fâche avec ardeur mais pour un temps très court. Elle peste et critique. Je me dis que je dois tenir d'elle.
Amañi est une battante qui a élevé quatre enfants et tenu une ferme dans un petit village isolé et vallonné. Elle est super réac parfois. A me voir fagotée comme ça ou à m'entendre parle comme-ci. Elle a gardé cette odieuse habitude de regarder derrière mes oreilles pour vérifier si elles sont bien lavées.
"Mais Amañi, enfin, laisse-moi ! J'ai vingt ans ! Merde à la fin !"
Il n'y a pas de vingt ans qui tiennent. Et je la laisse faire.
A quatre ans déjà, elle m'amenait aux aurores traire les vaches. J'adorais tout ça. Elle a forgé mon palais, mon goût pour le travail et la cuisine. Souvent je me demande ce que l'on fera quand elle s'en ira. Tout son savoir-faire, elle me l'a légué. Un précieux présent. Quelque chose qui n'appartient qu'à nous deux.
Elle et moi fauchant le foin, soignant les bêtes, allant à l'église, semant les haricots verts, confisant le canard, priant le soir dans le lit froid.
Je garde un souvenir impérissable de mon enfance années 60 à ses côtés. Je prenais un seul bain par semaine (Authentique ! ) quand nous allions au marché le mercredi matin. Sinon je me lavais au bidet. L'hiver dans la baignoire. L'été dans une lessiveuse dans la basse-cour, aux yeux et à la vue des voisins et des amis.
Le goûter se prenait au son de la grosse horloge qui trônait dans la cuisine : tartine à la confiture de pastéque, omelette aux pommes de terre et verre de rosé.
Les murs en salpêtre laissaient pénétrer l'humidité et le froid en hiver. Les draps et le traversin étaient lourds. Je dormais avec une bouillotte.
La vie suivait son cours et j'organisais mes petites tâches de la journée : traire, tuer les canards, garder les vaches, ramasser les oeufs, aller couper du thym et des fânes de poireau pour aromatiser la garbure du soir. La vie chez Amañi ne fut qu'aprentissage. Mais cette vie-là me plaisait. Et ce qui me plait davantage encore, c'est d'être l'unique héritière de ce savoir-là. Jamais on ne m'a fait ou ne me fera plus grand et plus beau cadeau.
Amañi, gracias para todo.
